Wednesday, December 16, 2015

Une fois la porte de l’atelier fermée, il s’était senti apaisé.

Une fois la porte de l’atelier fermée, il s’était senti apaisé, comme si il venait de prendre une décision difficile et engageante. Un sentiment diffus de virage, d’instant important. Mais rien ensuite n’avait confirmé cette impression. Rien du moins de concret,rien de tactile, juste une sorte de pressentiment. La musique, pourtant, avait apporté une ambiance bien connue, toujours le même cd qui débutait ses matinées de peinture. Alors il s’était approché de la table à dessin, avait lentement rassemblé le matériel nécessaire… Even in the quietest moment…

Prendre de l’encre aujourd’hui, quelques pinceaux chinois, non en retenir un seul, ne pas encombrer la table de travail de trop de matériel, juste l’essentiel, juste ce qu’il va falloir pour exprimer ce que je ressent, mais par contre bien choisir le papier,quelques feuilles, grand format, mais  un grain soigné, étudié, un contact doux, sans acidité, sans agression…
Il répétait souvent ce cérémonial, mettant de la distance entre le début de ses séances de peinture et le passage à l’acte, mais ce jour, encore plus que les autres fois, il tournait et retournait, hésitait, disposait pinceau et encres, papiers, pigment, …
Finalement ne laisser sur la table à dessin qu’un bol d’encre de chine, couleur Bleu de Prusse, des feuilles format raisin de BFK rives pour édition, et un grand pinceau chinois en poil de chèvre, un seul. Ranger tout le reste, éteindre la musique, ouvrir les fenêtres et attendre… Attendre que quelque chose se passe, qu’il arrive quelque chose. Que tout se mette en place finalement, dans la tête, jusqu’au bout des mains, et que l’irréversible se produise.
Ce jour-là, pourtant, rien de semblable ne se passa. Rien de particulier, mais tout de même cette impression de nouveauté, de grand départ, de lancement de quelque chose. Incapable de mettre un nom sur ce qu’il ressentait, il décida de ne plus prêter attention à tout cela. Et son début de matinée se passa, comme à l’accoutumée, à chercher l’inspiration, à se souvenir de ce qui l’avait exhalté la veille, et l’avait fait décider de se lever tôt pour venir peindre dans son atelier.
Prendre possession du pinceau, et le tremper dans le bol emplit d’encre bleue foncée.retirer doucement le pinceau chinois gorgé d’encre, le laisser quelques instants à la verticale du bol, écouter et regarder les gouttes d’encre rejoindre le bol, et d’un geste s’approcher de la feuille blanche, immense, silencieuse, en attente. Laisser une goutte tracer le premier signe du travail, première trace à suivre, et ensuite écrire et peindre, laisser le pinceau faire, dans tous les cas. Puis puiser les pigments à la spatule, et fusionner les poudres et les eaux, les pigments et l’encre, et laisser encore une fois l’art se faire… Oublier, faire oublier finalement qu’on est parti d’encre et de papier, pour fusionner l’ensemble par le geste, et laisser juste l’impression du geste sur le papier.
Mais ce matin-là, rien. Rien d’exploitable tout du moins, ni de montrable non plus. Des horreurs, selon lui, plein de ratés, beaucoup de feuilles gâchées… des essais, des essais encore, tout le monde savait que ça lui faisait du bien de faire des essais, des tests, qu’il ne fallait pas vouloir tout réussir tout de suite. Il savait que ses progrès passaient par ces phases, incontournables, improductives, frustrantes.
Fred.

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